Mis à jour le 23/06/2022

Qui êtes-vous ?

Breton Franco-Turc, j’ai grandi à Lorient. Je dirige aujourd’hui la société Advantis Conseils, basée à Istanbul, que j’ai fondé en janvier 2003. J’ai débuté ma carrière chez le rennais Pinault Distribution. J’ai ensuite intégré le groupe Carrefour dans le service sourcing international puis à la Direction des achats en Turquie.

Je bénéficie aujourd’hui d’une expérience de plus de 20 ans sur la Turquie en conseil opérationnel et stratégie, accompagnement export, gestion des opérations d’implantation sur le sol turc et stratégie en Fusacq.

Je suis par ailleurs Représentant Turquie de Medef International et Vice-président délégué en charge du réseau international de l’OSCI.

 

Secteurs porteurs

D’après-vous, quels sont les secteurs porteurs pour les entreprises bretonnes en Turquie ?

L’agriculture est un secteur très dynamique. La Turquie est un pays agricole de tradition qui se positionne 1er producteur européen et 7ème mondial. Mais le secteur agricole repose sur des méthodes peu automatisées ce qui conduit le pays à recourir aux savoir-faire étrangers pour moderniser son agriculture. Le gouvernement turc soutient ces investissements et continue à mettre en place de nombreuses incitations et subventions.

On peut aussi parler du secteur de la santé qui offre de nombreuses possibilités. 32 projets de “Ville-hôpital” totalement intégrés d’une capacité totale de 41.000 lits, ont été lancés ces dernières années. 13 d’entre eux sont aujourd’hui en activité. La construction de ces campus hospitaliers a pour objectif de répondre à la demande croissante en soin, stimulée aussi par le tourisme médical (la Turquie se hisse 3ème destination médicale au monde). Le pays recense un grand nombre de fabricants locaux de dispositifs médicaux, mais ils sont généralement de petite taille et spécialisés dans les produits à faible valeur ajoutée (pansements, seringues…) ce qui conduit le pays à importer plus de 85% de ses besoins en équipements avancés. La crise sanitaire a par ailleurs accentué les besoins en solutions de télésanté, de soins et de surveillance à distance.

L’automobile est un secteur qui maintient une forte attractivité. 1er secteur exportateur du pays, la Turquie est 5ème fabricant d’Europe et 14ème mondial, elle exporte ¾ de sa production avec l’Europe comme principal marché. Il s’agit véritablement d’un centre d’excellence international pour les géants de l’automobile qui y ont leurs sites de production (FORD, FIAT, DAIMLER, RENAULT, TOYOTA…). Aujourd’hui plus de de 1.000 OEM de premier rang et près de 4.000 équipementiers sont actifs dans le pays. La Turquie a démarré la conception de sa première automobile de marque turque dont elle a dévoilé ses premiers prototypes en décembre 2019. Cette avancée laisse présager un dynamisme encore plus important dans l’industrie automobile.

Toutes les applications liées aux nouvelles technologies restent un domaine de croissance important. Les Turcs sont en effet très connectés, la jeune population contribue à favoriser l’adoption rapide des nouvelles technologies. Dans le domaine industriel, les technologies liées à l’optimisation de la production, de l’énergie, de la gestion et de la valorisation des données sont de plus en plus recherchées. De manière générale c’est toute l’industrie 4.0 dont on sollicite les solutions. En particulier celles liées au service de l’énergie, de l’économie circulaire & green. La Turquie a d’ailleurs inauguré en décembre dernier un centre technologique avec un investissement de 30 millions €. L’objectif du complexe sera de superviser la transformation numérique du pays et d’aider les entreprises à se préparer à la révolution de l’industrie 4.0. Toutes les solutions technologiques liées à la mobilité, au transport et au smart-cities sont aussi très recherchées. Il faut savoir que la Turquie abrite 21 régions de plus d’1 million d’habitants dont 9 de 2 millions avec Istanbul, la métropole majeure du pays, qui accueille 16 millions d’habitants. L’urbanisation est un défi majeur et toutes les technologies intelligentes, les applications et les innovations numériques servant au mieux le bien-être des citoyens représentent un énorme potentiel.

La défense est aussi très dynamique et hautement stratégique pour la Turquie. Elle alloue en moyenne un budget de 18 milliards $ chaque année. Le pays a aujourd’hui gagné une certaine autonomie et est capable de fabriquer des équipements et matériels de défense. Mais l’indépendance technologique n’est pas encore totalement atteinte et la Turquie reste tributaire de l’expertise et des savoir-faire étrangers. Elle fait très souvent appel aux compétences des sociétés françaises pour les technologies de pointe dont elle ne maitrise pas totalement sa conception.

Pratique des affaires

Lorsque l’on envisage de travailler avec la Turquie, y-a-t-il des choses à faire et à, surtout, ne pas faire ?

Il n’existe pas de différences culturelles capitales pouvant amener à un risque de choc culturel. Au contraire, la Turquie est très proche des modèles occidentaux en affaires. Les étrangers sont souvent très bien accueillis, et les Turcs sont tolérants vis-à-vis des différences culturelles.

Selon l’interlocuteur, il y a quelques sujets à éviter néanmoins tels que la politique ou la religion.

Par ailleurs, ne restez pas focalisé sur Istanbul, mais tenez compte du développement régional.

Pour éviter quelques déconvenues, pensez à bien vous renseigner sur les jours fériés importants, à libeller vos échanges en euros ou en dollars et à entretenir un relationnel par téléphone de manière régulière.

Comment les français sont-ils perçus en Turquie, et à fortiori, les Bretons ?

La France est synonyme de sophistication, d’élégance, d’innovation pour les Turcs et les produits français sont reconnus pour leur esthétisme et leur qualité. Néanmoins, les stéréotypes du français arrogant existent, attention donc à ne pas prendre de haut vos interlocuteurs.

Il faut noter que les relations France-Turquie sont très anciennes et, économiquement parlant, fortes. 400 entreprises françaises sont installées en Turquie, dont 30 cotées au CAC 40. 100.000 personnes y sont, à ce jour, employées.

 

Impacts de la Covid-19

Quels sont les impacts de la crise sanitaire tant d’un point de vue économique que sectoriel. Qu’est ce qui a changé depuis 2020 ?

Nous avons bien évidemment été secoués par cette crise sans précédent. Certains secteurs ont malheureusement été plus affectés par l’épidémie que d’autres. Je pense notamment au tourisme, première source de devises étrangères du pays constituant 20% du PIB, qui a plongé de 70% en 2020. Les secteurs annexes comme la restauration, l’hôtellerie ou l’aérien ont aussi été très impactés.

La Turquie observe naturellement les tendances mondiales, et comme un peu partout, les secteurs du e-commerce et de la livraison à domicile ont explosé. Les loisirs numériques aussi ont enregistré un véritable boom. Avec les changements des modes de consommation, l’année 2020 aura été celle d’une fièvre acheteuse en ligne. Je pense néanmoins que ces nouveaux modes d’achat ne seront pas passagers et qu’ils s’ancreront dans les nouvelles habitudes de consommation des Turcs. On constate que les ménages continuent à acheter en ligne alors que le pays poursuit sa phase de normalisation.

Il faut savoir que le modèle économique de la Turquie se caractérise par une forte résilience aux difficultés, qu’elles soient économiques, diplomatiques, politiques ; démontrée à plusieurs reprises lors des différents conflits de ces dernières années. On peut dire que ce modèle a, une nouvelle fois, prouvé son efficacité face à la pandémie : la Turquie figure en effet parmi l’un des rares pays au monde à avoir échappé à une récession en 2020 en enregistrant 1,8% de croissance. Cette croissance a été portée particulièrement par les deux derniers trimestres de l’année (croissances respectivement de 6,7% et 5,9% en glissement annuel). Les activités de financement & assurance et information & communication ont fortement contribué au PIB (respectivement 21,4% et 13,7% de croissance). Les secteurs agricole et industriel ont aussi participé à la croissance (respectivement +4,8% et +2%). Enfin, malgré la crise, on constate que les ménages ont continué à consommer : les dépenses des ménages ont augmenté de +3,2% et ont composé 56,4% du PIB. Les perspectives de croissance pour 2021 restent très positives, on estime qu’une croissance d’environ 5%-6% sera atteinte. La croissance enregistrée au T1 2021 de 7% confirme bien la vitalité économique attendue cette année.

La Turquie est un pays qui bénéficie d’atouts majeurs : un emplacement géostratégique de premier plan, un potentiel démographique important, une proximité au marché européen, un cadre libéral qui favorise les investissements étrangers. De plus, l’Union douanière avec l’UE facilite considérablement les échanges commerciaux. Tout cela séduit les investisseurs étrangers qui y voient de plus en plus un marché alternatif aux pays asiatiques dans un contexte de diversification des modes d’approvisionnement liés à l’épidémie.

Sur le plan sanitaire, ici aussi des périodes de confinement parfois strictes parfois partielles ont été appliquées. Pour ceux qui comptent voyager en Turquie, les frontières sont ouvertes à condition de montrer un test PCR négatif. Pour certains pays à risque comme l’Inde ou le Brésil, une quarantaine est obligatoire. Aujourd’hui avec la campagne de vaccination qui a débuté en janvier 2021, une normalisation progressive a été entamée, et devrait être complète dès cet été. Les commerces non essentiels ont ouvert récemment de nouveau et on s’attend à ce que 80% de la population soit vaccinée d’ici septembre. Le port du masque reste obligatoire.

 

Forces et faiblesses de la Turquie

FORCES

FAIBLESSES

  • Résilience économique (croissance de 1,8% en 2020)
  • Économie diversifiée et en croissance
  • Système d’investissement libéral et attractif
  • Système d’incitation très performant qui s’accélère dans les régions
  • Secteur industriel et tertiaire performants
  • Vitalité démographique jouissant d’un marché de 83 millions d’habitants
  • Population jeune d’un âge moyen de 32 ans
  • Main-d’œuvre qualifiée, instruite, à des coûts relativement bas
  • Position régionale pivot, hub industriel et commercial
  • Couloir énergétique
  • Secteur bancaire assaini depuis les réformes engagées en 2002

 

  • Forte inflation résultant de la dégradation de la monnaie locale
  • Développement régional hétérogène
  • Proximité de zones de tensions
  • Forte dépendance énergétique
  • Déficit courant substantiel et épargne domestique insuffisante
  • Dépendance aux capitaux étrangers, notamment de portefeuille
  • Endettement en devises des entreprises et des banques accentuant l’exposition au risque de change
  • Part substantielle de l’économie informelle
  • Situation politique intérieure et extérieure délicate (question kurde, conflit syrien et irakien, tentative de coup d’Etat)